Dossier "Délocalisations"
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(3) Les différentes formes de délocalisations
Les délocalisations sont un phénomène interférant avec divers éléments et mécanismes d'ordre économiques ou sociaux (commerce extérieur, concurrence internationale, restructurations d'entreprises, distribution de la valeur ajoutée, etc.), et dont les conséquences à venir sont susceptibles d'un important impact dans nos équilibres socio-économiques. Une étude de ce phénomène ne peut donc se contenter d'une approche réductrice, ainsi que le fait le rapport Grignon, mais se doit de l'aborder dans sa réalité la plus large possible. On parle souvent dans les médias de "délocalisation d'entreprise", et beaucoup s'imaginent que les délocalisations concernent essentiellement des entreprises qui ferment des unités de production sur le territoire national, pour les installer dans d'autres pays. Seulement, cette expression ne reflète qu'une partie de la réalité. En effet, ce n'est pas l'entreprise en elle-même qui se délocalise, mais c'est l'entreprise qui délocalise tout ou partie de sa production. Le mot délocalisation ne concerne donc pas un seul transfert d'entreprise, mais plus largement un transfert de production. Ce sont des marchandises qui étaient produites sur notre territoire, par nos propres salariés, et qui vont maintenant être produites dans un autre pays, par des salariés locaux. Quand on parle de délocalisation, il s'agit donc en premier lieu de "délocalisation de production". Pour appréhender au mieux le phénomène des délocalisations, il ne suffit donc pas de s'intéresser aux seules délocalisations d'entreprises, mais aux délocalisations de production dans leur ensemble. On essaiera donc ici de donner une définition suffisamment large pour cerner le problème dans toutes ses dimensions : le mot délocalisation concerne la production à l'étranger de biens destinés à être distribués sur notre marché national, et qui auparavant étaient produits sur notre territoire ou qui pourraient y être produits. A partir de cette définition, on peut maintenant approfondir plus précisément le phénomène. On peut distinguer alors trois types de délocalisation de production : les délocalisations directes, indirectes, et par défaut. Les délocalisations directes sont les plus visibles car les plus médiatisées, d'autant plus qu'elles s'accompagnent de licenciements, de plans sociaux, et qu'elles génèrent bien souvent des mouvements sociaux de protestation. C'est là le cas d'une entreprise qui décide délibérément d'ouvrir ou d'agrandir une unité de production à l'étranger, tout en limitant ou carrément en supprimant ses unités de production sur le territoire national. Ces délocalisations directes sont relativement limitées en nombre, mais elles ne constituent que le sommet apparent de l'iceberg des délocalisations de production. Les délocalisations indirectes de production sont moins spectaculaires mais certainement les plus importantes. Elles résultent essentiellement de délocalisations de fournisseurs et sous-traitants, et concernent différents secteurs de l'économie. Dans un système économique libéral, c'est à dire où les prix sont libres, la distribution est par nature un domaine très fortement concurrentiel. Le magasin qui vend le moins cher a le plus de chance d'attirer la clientèle, ce qui peut lui permettre d'augmenter son chiffre d'affaire au détriment de ses concurrents. La publicité faite par les sociétés de distribution est d'ailleurs éloquente à ce sujet : on y "casse les prix", on les "écrase", on y fait des promotions en permanence, et parfois même on rembourse deux fois la différence si le client trouve chez un concurrent le même produit vendu moins cher. Pour le distributeur, ce souci de vendre le moins cher possible va forcément de pair avec le souci de se fournir au meilleur prix possible, et c'est là un critère essentiel de choix en ce qui concerne ses propres fournisseurs. Ce souci va d'ailleurs aussi bien dans le sens du commerçant, que dans celui du client. Peu importe alors l'origine et les conditions dans lesquelles ont été produites les marchandises, puisque c'est le prix le plus bas possible qui compte. C'est à partir de cette logique que les centrales d'achats des distributeurs ont de plus en plus été conduites à délocaliser leurs fournisseurs. Dès le début des années 1970, les commerçants ont vendu du textile produit à l'étranger, et, ce faisant, ils ont mis la pression sur les prix des producteurs nationaux. Par la suite, il en a été de même pour l'électronique grand public, pour les biens de loisirs, et plus généralement pour ce qui concerne une grande partie de la production industrielle destinée à la consommation des ménages. Or, ces secteurs ont été parmi les plus touchés par les délocalisations directes. Cette pression, mise en oeuvre par les distributeurs, a incontestablement été un élément aggravant des délocalisations directes d'entreprises. Toutefois, si la distribution est à l'origine de délocalisations directes, son rôle ne se limite pas à ce type de délocalisations car il apparaît aussi un autre processus indirect beaucoup plus insidieux. En délocalisant ses fournisseurs, c'est non seulement quelques entreprises qui vont directement délocaliser leur production, mais c'est aussi tout un secteur de la production nationale qui sera touché. Prenons l'exemple d'une entreprise nationale qui fabrique de la vaisselle, et qui écoule sa production au niveau national par l'intermédiaire d'une chaîne de grands magasins. Tout va bien, jusqu'au jour où un producteur d'un pays à faible coût du travail vient proposer sa vaisselle aux centrales d'achats de magasins. La pression à la baisse des prix est alors mise sur notre producteur national. S'il n'arrive pas à suivre les demandes du distributeur, le choix de celui-ci est rapide, et l'entreprise se trouve alors mise sur la touche au profit du producteur étranger. Son activité se trouve alors considérablement réduite, et les suppressions d'emplois généralement inévitables. Si, par malheur, l'entreprise s'est en plus endettée pour essayer de résister à la concurrence étrangère, l'histoire peut se terminer par une faillite et tous les employés se trouver alors au chômage. Dans cet exemple, il n'y a certes pas eu de délocalisation directe de production. Pourtant il y a bien des emplois nationaux qui ont disparu, et il y a bien une production qui a été délocalisée. Des marchandises étaient produites auparavant au niveau local, et sont maintenant remplacées par des marchandises produites à l'étranger. En délocalisant ses fournisseurs, la distribution est donc à l'origine non seulement de délocalisations directes, mais surtout de ce qu'il faut bien appeler des délocalisations indirectes de production. Ce phénomène de délocalisation indirecte de production ne concerne pas seulement le secteur de la distribution, mais aussi celui la production industrielle. La plupart du temps, les entreprises font appel à des fournisseurs ou des sous-traitants, pour acheter ou faire fabriquer des composants qui ne relèvent pas directement de leur domaine de production et qu'elles ont avantage à faire produire par des entreprises plus spécialisées. Pour augmenter ses marges, ou pour baisser ses prix de vente, l'entreprise a tout intérêt à trouver des fournisseurs ou sous-traitants les moins chers possibles. On se trouve alors ici dans une situation tout à fait similaire à celle de la distribution. Les sous-traitants qui ne peuvent pas suivre la concurrence des pays à faible coût du travail sont mis sur la touche. Il n'y a pas alors forcément délocalisation directe de production, mais la délocalisation de sous-traitance industrielle a bien pour conséquence des délocalisations indirectes de production associées à des pertes d'emplois. Les entreprises, celles du secteur de la production industrielle tout comme celles de la distribution, utilisent aussi des sous-traitant pour leur fournir des services. Or, avec le progrès de l'informatique, certains de ces services sont devenus techniquement parfaitement délocalisables (conception de logiciels, comptabilité, ou autres diverses activités administratives relevant de "bureaux"). La société transnationale de conseils et de services Accenture a ainsi installé des bureaux à Prague où elle propose des services comptables et juridiques. Ses services sont déjà utilisés par plusieurs dizaines de grandes entreprises, dont une des premières fut l'entreprise française Rhodia. Pour l'instant, ces délocalisations concernent essentiellement les grandes entreprises, toutefois elles n'en sont qu'à leurs débuts et il est logiquement envisageable qu'elles concernent aussi de plus en plus les entreprises de moindre importance. Les délocalisations par défaut concernent des productions de biens nouveaux, qui sont directement fabriqués à l'étranger, alors qu'ils pourraient tout à fait être produits en France. Ce type de délocalisations est grandement ignoré par les études et analyses sur le sujet, si ce n'est par le dernier "rapport Arthuis" [2] qui les appelle "non-localisations". Elles n'entraînent pas de pertes réelles d'emploi, mais sont à l'origine d'un manque à gagner d'emplois. Pour mieux comprendre : prenons l'exemple de la filière électronique française. Depuis 1993, les effectifs de cette filière sont passés de 500 000 à 220 000 emplois, et devraient descendre sous la barre des 100 000 d'ici à 2008 [3]. Ce sont là des pertes tout à fait comptabilisables, mais qui ne donnent qu'un petit aperçu de l'impact des délocalisations de production sur l'emploi. En effet, si l'on approfondit un peu plus la réflexion, on s'aperçoit que non seulement des emplois ont été perdus, mais que la réalité est encore pire. Quand la filière électronique a commencé à délocaliser sa production dans les années 1970, c'est toute une dynamique de délocalisations qui s'est mise en place. Cette dynamique concerne non seulement la production de biens électroniques existants à l'époque, mais aussi les produits à venir, ceux qui n'existaient pas encore dans les années 1970 : les ordinateurs personnels, les lecteurs de CD et de DVD, les téléphones portables, les appareils photos ou caméra vidéo numériques et bien d'autres produits consommés par les ménages et les entreprises (vidéo projecteurs, thermomètres, baladeurs et lecteurs divers, montres, réveils, etc.). Cette production n'a certes pas été délocalisée de fait, puisque totalement ou quasiment inexistante chez nous selon les différents produits, mais elle aurait très bien pu faire l'objet d'une production nationale génératrice d'emplois. C'est la délocalisation de la production de biens électroniques qui a empêché ces créations d'emplois. Aux emplois qui ont disparus, il faut alors ajouter tous ceux qui auraient dû être créés pour fabriquer ces biens dont la production est aujourd'hui d'origine étrangère, donc délocalisée. La délocalisation de la filière électronique est donc non seulement la cause directe de lourdes pertes d'emplois, mais aussi la cause d'un important manque à gagner d'emplois. [1] Délocalisations : pour un néo-colbertisme
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(1) La mondialisation de la production (2) Du secteur industriel à celui de la recherche et développement (3) Les différentes formes de délocalisations (4) Les arguments "pro-délocalisations" |
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